LEG XXII AVE BAGACVM

LEG XXII de Bavay, groupe de reconstitution historique de l'armée romaine.
 
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 La couleur des tuniques, éternel débat!

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Caius Benitus Fulgor
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MessageSujet: La couleur des tuniques, éternel débat!   Mer 3 Juil - 14:35

Comme évoqué à St Romain en Gal, la seule attention portée sur nos kits se basait sur la couleur de nos tuniques, blanc écru, lin pur.

Nous devrions porter du rouge pour les travaux et les combats, mais pour équiper tout le monde, c'est chaud.

Voici donc le mail que François Gilbert personne vient de m'envoyer à ce sujet (et nous l'en remercions très sincèrement!)


Voilà sans doute un sujet étrange, tant il semble qu’il n’y ait rien à dire d’original à ce propos. Les fresques et sculptures antiques nous montrent en effet des militaires portant un vêtement court, plus ou moins plissé, prolongé de manches plus ou moins longues et se terminant en jupe au-dessus des genoux. Pourtant, dans le monde de la reconstitution, la tunique est au centre d’un débat animé, parfois violent, où s’opposent théories et affirmations péremptoires, notamment sur la question de la couleur. Tachons d’y voir plus clair à la lumière de l’iconographie et de la littérature antiques, mais aussi grâce à l’archéologie, qui fournissent un certain nombre d’informations cohérentes.



Si les armes romaines ont fait l’objet de beaucoup d’études, les vêtements ont été plus volontiers ignorés. Il revient à Nicolas Fuentes de vulgariser la question dans une étude publiée en 1987 et intitulée « The Roman Military Tunic » (in BAR Proceedings of the Roman Military Equipment Research Seminar). Une fois parue, ses conclusions en faveur de la tunique militaire blanche ont été adoptées sans sourciller  par beaucoup d’illustrateurs et de reconstituteurs. Cette vision simpliste et exclusive peut être facilement contrecarrée par un examen critique des sources, complétées depuis par de nouvelles découvertes sur des sites où la présence de l’armée romaine est avérée, comme à Vindolanda ou Carlisle en Angleterre, Carnutum en Autriche, Antinoe en Egypte ou Massada en Israel. Nous verrons en effet que les Romains ont possédé une garde-robe plus garnie qu’on ne le croit habituellement, et qu’ils aimaient la couleur. Débordant le cadre de la simple tunique, la question du vêtement militaire romain a fait récemment l’objet d’une excellente synthèse sous la plume et le pinceau de Graham Sumner, membre de l’Ermine Street Guard, groupe pionnier dans la reconstitution historique romaine… qui continue de s’afficher en rouge.



L’approvisionnement



Pour nos contemporains, habitués à acheter du prêt-à-porter ou à trouver facilement du tissu de toutes natures et couleurs que ce soit, il est difficile d’imaginer la valeur que pouvaient avoir un vêtement dans l’Antiquité. La confection d’une tunique, surtout décorée, pouvait en effet représenter plusieurs centaines d’heures de travail, et faire intervenir plusieurs corps de métier, entre les éleveurs (pour la laine) ou les agriculteurs (pour le lin notamment), les fileurs, les teinturiers, les tisserands. Le coût d’une tunique est alors relativement élevé, mais dépend bien sûr de la qualité du matériau employé et de la finesse d’exécution. Un papyrus retrouvé en Egypte, dont il sera fait plusieurs mentions dans la suite de cet article, faisant état d’un contrat passé en 138 ap. J.-C. pour l’achat de vêtements et de couvertures pour l’armée stationnée en Capadocce, annonce un prix de 25 drachmes (6,25 deniers) pour une tunique de laine, simple et non teinte. Ce prix est cohérent avec celui indiqué dans un autre papyrus découvert à Massada, daté de 72 ap. J.-C., et sur le reçu d’un certain C. Messius daté de 81. Une liste du règne de Dioclétien monte même jusqu’à 1000, 1250 et 1500 deniers pour trois types de tuniques sans doute luxueuses. De fait, il n’est pas étonnant que des vêtements aient pu servir de récompenses sportives ou militaires, ou faire parti du tribut imposé à un ennemi vaincu, dont les plus belles pouvaient même être consacrées aux dieux.



Pour le soldat, ce prix est une préoccupation réelle, car il doit payer ses armes, tentes, nourriture, mais aussi ses vêtement (Tacite, Annales, I, 17). Pour ce faire, une part non négligeable est retenue sur sa solde (environ 75% des 300 deniers de sa solde annuelle à la fin du Ier siècle de notre ère). Le militaire a la liberté de s’approvisionner là où il le souhaite. Si la plupart se fournissent par facilité auprès des magasins et des ouvriers du camp, d’autres en revanche vont voir des ateliers indépendants ou demandent à leur famille de leur envoyer ce dont ils ont besoin. Trouvée à Karanis en Egypte, nous connaissons ainsi la lettre d’un marin de la flotte d’Alexandrie, nommé Claudius Terentianus, dans laquelle il écrit à son père de lui expédier une nouvelle tunique, car il doit intégrer prochainement la légion et sans doute ne veut-il pas se présenter avec un vêtement usé. L’armée d’une manière générale traite avec des intermédiaires, riches négociants qui font travailler des ateliers ou des villages entiers, parfois même dans des régions loin des camps à pourvoir. Sous la République, il a aussi été fréquemment demandé aux vaincus de fournir une tunique à chaque soldat romain. On en lit  un exemple chez Plutarque (Sylla, XXV) lors de la guerre que mène Sylla en Asie Mineure, qui impose l’hébergement de ses hommes aux populations locales, qui sont en outre obligées de fournir des tuniques. Ce problème de l’habillement en campagne est à ce point sensible, surtout pour les soldats pauvres issus en grande majorité des campagnes, que le tribun du peuple Caius Gracchus tenta en vain d’imposer une loi stipulant que le trésor public pourvoit aux besoins vestimentaires des troupes.

Au Bas-Empire, sous le règne de Dioclétien, la fabrication d’équipements militaires est désormais  répartie dans des fabriques d'état spécialisées, placées sous la responsabilité d’un fonctionnaire appelé Comes Sacrarum Largitionum. Cela ne met toutefois pas un terme aux autres sources d’approvisionnement précitées.





Précisons avant de commencer cet exposé, que les soldats impériaux sont des privilégiés, car ils touchent un salaire, et que même si celui-ci peut être considéré comme modeste, la régularité de son versement  en fait des hommes dotés d’un pouvoir d’achat certain. Il serait donc malvenu d’imaginer l’armée romaine vêtue de mauvais vêtements, à qui toute décoration ou teinture seraient interdites pour des raisons financières. Faire partie de l’armée était une fierté, et il était bon de signaler son appartenance à cette institution prestigieuse par le port d’accessoires ou de vêtements caractéristiques.

Le soldat étant propriétaire de son équipement, il suffit de regarder la beauté de ses armes, recouvertes d’or et d’argent pour les plus belles, plus modestement étamées, dont certaines (les poignards surtout) peuvent être incrustée d’émail, d’ivoire ou de nielle, pour comprendre que cet homme n’était pas un mendiant en guenilles. Les soldats de la République auraient sans doute été jaloux d’un tel luxe, hors de portée de la plupart de ces hommes simples enrôlés annuellement pour faire la guerre. L’armée de métier a fait des militaires romains des gens soucieux de leur apparence, et qui n’hésitaient pas à payer fort cher les pièces qu’ils voulaient posséder, si possible différentes de celles de leurs frères d’armes, par coquetterie. Les légions romaines ont donc affiché une certaine diversité dans leurs équipements, excepté sur quelques éléments relativement uniformes qui faisaient la particularité de la troupe et lui permettaient de reconnaître amis et ennemis. Ces signes distinctifs, dont on sait que certains concernaient les vêtements (Végèce, III, 5) étaient appelés « insignes », et étaient arborés au combat comme le précise César (B.G., II, 21). La tunique endossée pour la guerre, dite pour cela « militaire » par les textes, est l’un de ces insignes.





La forme :



La tunique portée par le soldat romain varie logiquement avec le temps et la mode, et peut-être aussi la région du monde où la troupe est casernée, mais son évolution se résume à quelques changements de forme seulement, si ce n’est peut-être durant le Bas-Empire, lorsqu’elle se dote de manches longues et d’une abondante décoration. De forme, la tunique militaire ne se distingue pas de la tunique civile. La tunique masculine est de coupe semblable à celle des femmes, mais en moins large et plus courte, ne descendant que sous les genoux ou à mi-mollets. Pendant longtemps, c’est le seul vêtement fonctionnel du Romain, qui peut ou non porter dessous un pagne (sugligar ou subligaculum). Cette tunique peut être remplacée par la toge lors des rassemblements civiques. Ce n’est qu’au cours de la République que toge et tunique seront portées ensemble.



Pendant les premiers siècles de Rome, sous la Royauté et la République, les citoyens sont astreints au service militaire et s’équipent majoritairement à leur frais (les plus modestes se voient en effet confiés des armes qu’ils restituent aux arsenaux à la fin des campagnes militaires). De fait, chaque soldat (nous l’appellerons ainsi, même à une époque où la solde n’existe pas encore) fournit ses armes et ses vêtements. Ces derniers ne sont pas encore spécifiquement guerriers, et sont les mêmes habits que l’homme porte dans la vie civile. Cette façon de faire perdurera des siècles durant, au Moyen-Âge et jusqu’au XVIIe siècle, lorsque seront arborés les tous premiers uniformes. Jusqu’à cette date, l’appartenance d’un combattant à une armée est parfois signifiée par le port d’un accessoire (comme une écharpe), d’une couleur ou d’un motif reconnaissable affiché sur une livrée ou un bouclier. Avant l’apparition des armoiries, les cités antiques ont été des précurseurs dans le système de reconnaissance de leurs armées, pour des raisons avant tout pratiques, et force est de constater que le support le plus adéquat, car le plus visuel pour cela, a été le bouclier. Celui-ci a porté le symbole de la cité grecque à une époque donnée (comme le lambda spartiate) ou du corps de troupe (de la cohorte) chez les Romains (à certaines époques du moins, mais faisons simple). Progressivement, la tunique devient également chez les Romains un signe de reconnaissance.



Il est certain qu'aux origines de Rome, certains combattants ont guerroyé partiellement dénudé. On peut voir dans cette exposition ostentatoire du corps aux coups mortels de l'adversaire une manifestation de courage en même temps que de mépris pour ces protections. En réalité, c’est surtout une question de moyens. Un seigneur de guerre affichera en effet une panoplie aussi complète que somptueuse comme marque évidente de son statut  social élevé. Les armes de bronze retrouvées dans les tombes villanoviennes (proto-étrusques) le confirment. On peut imaginer que les vêtements portés sous ces armures devaient eux aussi être magnifiques. Les sources archéologiques sont trop lacunaires pour nous donner une vision de ce qu’ils devaient être à cette époque. Les périodes postérieures sont heureusement mieux documentées.



Du temps de la Royauté, la première tunique étrusco-romaine est celle qui est mille fois représentée sur les céramiques à figures noires ou rouges du VIe au IVe siècle. Dans la majorité des cas, elle est formée de deux rectangles de tissu cousus ensemble, sur les côtés, mais pas toujours sur les épaules. Des lacets (ou des fibules) peuvent suffire en effet à relier les deux pans, ce qui a pour avantage de bien dégager les bras et, parfois aussi, de dénuder seulement une épaule (ce type de vêtement est appelé exomis). Le tissu paraît parfois très fin et ample, et il est de fait abondamment et soigneusement plissé. Cette tunique est encore très courte ou remontée très haut, couvrant à peine le haut des cuisses. Les contraintes techniques et du matériau, font logiquement apparaître sur la statuaire étrusque en terre des formes plus étroites et raides. Aulu Gelle (Noct Act, VI, XII, 3) nous dit que les premières tuniques romaines étaient sans manches et que les Romains considéraient les tuniques à manches longues comme ridicules (voir aussi Virgile, Enéides, IX, 615).



Contrairement à l’Empire, la République est avare d’images de soldats. Il semble toutefois que la tunique militaire évolue peu. Le citoyen mobilisable continue de s’équiper à ses frais. Sa tunique reste apparemment un carré de tissu sans manche, remonté au-dessus du genou en le faisant blouser par-dessus la ceinture. Cette façon de porter la tunique est caractéristique des militaires et des travailleurs, qui ont besoin d’une liberté de mouvement optimale. Ce détail permet de reconnaître sur bien des peintures ou des reliefs des soldats ou des ouvriers. Une punition militaire consiste à exposer un soldat au regard de ses camarades sans son ceinturon. Cette peine est surtout vexatoire, car cet accessoire qu’il doit abandonner est une autre marque de son statut, mais aussi, parce qu’avec une tunique relâchée qui lui tombe sous les genoux, il ressemble à un « vulgaire » civil, ce qui est un déshonneur. Cette mode militaire semble être générale d’après les images antiques, ce qui contredit le propos de Quintilien qui écrit que seuls les centurions portent leur tunique ainsi relevée (Institutions oratoires, XI, 138).



Lorsque le consul Marius professionnalise l’armée à la fin du IIe siècle avant notre ère, il décide que l’Etat pourvoira désormais aux besoins des soldats en leur fournissant l’équipement nécessaire. Il ne s’agit pas pour autant d’un cadeau, car, comme nous venons de le dire, chaque soldat reverse une partie de sa solde pour le payer. Sans pour autant s’uniformiser, l’équipement militaire se standardise sans doute plus fortement dès cette époque, même si dans les faits, cette décision ne doit avoir que peu d’incidence sur la forme, le matériau et la couleur de la tunique, entrés dans les usages militaires de longue date. Cependant, le fait que les sources d’approvisionnement soient diverses, perpétue sans doute des différences mineures dans la mise affichée par les soldats.



Nous sommes beaucoup mieux renseignés pour le Haut-Empire, grâce à une abondante iconographie, privée et publique. Les soldats se font en effet de plus en plus représenter en armes sur leur stèle funéraire, et la propagande impériale véhicule un grand nombre d’images, il est vrai pour beaucoup stylisées, mais pas toujours. Sur ces reliefs, la tunique militaire apparaît comme étant toujours un large carré de tissu sans manche. Le port d’une cuirasse serre le vêtement sur le corps, mais la partie supérieure émerge largement des orifices prévus pour les bras, donnant l’illusion de manches. Les véritables manches semblent apparaître un peu plus tard, comme le montre la mode civile. L’archéologie confirme ce point. Les angles au bas de la tunique semblent parfois remontés et coincés sous la ceinture, de manière à ce que l’avant et l’arrière de la jupe dessinent un arc de cercle aux plis nombreux et harmonieux (pourtant difficile à reproduire aujourd’hui). Les stèles rhénanes de la période julio-claudienne montrent fréquemment cette mode, qui semble disparaître par la suite, à moins qu’il ne s’agisse d’une tradition locale. Nous ne pouvons malheureusement pas complètement estimer l’importance des particularismes régionaux dans l’Empire en matière de mode.

Lorsqu’on fait blouser une tunique aussi ample pour la remonter au-dessus des genoux, on provoque au niveau de la ceinture un gros bourrelet de tissu disgracieux. C’est peut-être la raison qui amène le soldat à se ceindre la taille d’une écharpe (fascia ventralis) pour aplatir et cacher cette masse textile (?), ce qui a pour autre avantage de mettre en évidence et en valeur le riche ceinturon décoré des soldats bouclé par-dessus. Cette ceinture de toile est visible sur quelques reliefs, mais toujours portée directement sur la tunique, jamais semble-t-il sur l’armure. Elle est un endroit idéal pour y glisser une bourse d’argent et la soustraire aux appétits des pique-pockets (les poches n’existent pas à l’époque).



L’encolure de la tunique est le plus souvent droite, mais peut être taillée en carré ou en rond. Elle peut même être très large, pour pouvoir sortir un bras et être ainsi plus à l’aise pour effectuer par exemple des travaux de terrassement. Cette façon de faire est visible notamment sur une scène célèbre de la colonne trajane, mais il est possible qu’il s’agisse en l’occurrence de marins de la flotte (classiarii) ou d’un contingent particulier que distinguent des boucliers hexagonaux. Les fantassins légionnaires ou auxiliaires, que l’on voit occupés à fortifier, travaillent en armure quant à eux. Cette trop large encolure permet à la tunique de glisser sur l’une ou l’autre épaule et de la dénuder involontairement, enserrant même le bras et limitant sa mobilité. Pour éviter ce désagrément, le tissu à l’arrière de l’encolure est ramené en boule sous la nuque et ligaturé, comme le prouve bon nombre de représentations antiques, civiles ou militaires. Des reconstitutions montrent que cette protubérance gêne lorsqu’on porte la cuirasse, aussi peut-on se demander si cette pratique de l’encolure large serrée par un nœud ne correspondrait pas qu’aux seules tunique de travail, et que les tuniques portées sous les armes auraient quant à elles une encolure étroite. Certains rétorqueront peut-être que les légionnaires visibles sur la colonne trajane travaillent à leurs retranchements en armure et non avec la tunique à large encolure. Une raison simple explique cela : l’usage romain veut que dans la proximité de l’ennemi les soldats gardent leurs armes pour travailler. Le général Corbulon, voulant inculquer à ses troupes l’antique discipline, fera exécuter deux soldats pour avoir déroger à cette règle.



Au contact des populations barbares des régions du nord de l’Empire, les Romains apprennent l’usage de vêtements plus près du corps et des manches, choses pourtant méprisées pendant longtemps par la bonne société civile, jugées même efféminées. Suétone (Caes XLV) parle de César critiqué pour ses tuniques à longues manches frangées, et lâchement ceinturées. Les soldats en garnisons dans ces contrées au climat rigoureux les adoptent pourtant naturellement, faisant fi de conventions qu’ils doivent sans doute eux-mêmes juger grotesques ; le pragmatisme prévaut toujours à la longue chez les militaires. D’ordinaire, dans les territoires conquis, il est pourtant plus habituel que les populations soumises, surtout les élites, adoptent en sens inverse les coutumes et les vêtements romains. La tunique à manche n’apparaît pas à une date donnée dans l’armée romaine. Disons simplement que son usage devient plus systématique dès les IIe-IIIe siècles de notre ère, et qu’il se généralise aux IVe et Ve siècles. En témoignent les très belles mosaïques des villas siciliennes notamment.



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Caius Benitus Fulgor
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MessageSujet: Re: La couleur des tuniques, éternel débat!   Mer 3 Juil - 14:36

Les dimensions



Si les tuniques de soldats (comme de civils d’ailleurs) peuvent sans doute avoir été fabriquées en taille unique, nous ne pouvons en préciser les dimensions, faute de n’avoir jamais retrouvé une tunique certifiée militaire. Quelques artefacts civils sont connus, admirablement conservés par le climat sec égyptien. Nous possédons cependant une indication de premier ordre dans le papyrus (BGU 1564) déjà cité, daté du 9 septembre 138 ap. J.-C. (sous le règne d’Antonin le Pieux) :



« ... Payez à Héracleides, fils d'Horigas, à Héron affranchi de Publius Maevius, affranchi de Sarapis, Dieu très Grand, tisserands au village de Philadelphie, pour eux et les 81 autres tisserands dudit village de Philadelphie, sur leur garantie mutuelle, à titre d'avance pour les vêtements que notre éminent préfet Avidius Héliodoros a ordonné de fabriquer pour les besoins des soldats en Cappadoce, soit une tunique blanche à ceinture, de 3 coudées de long sur 3 coudées 4 doigts de large, pesant 3 mines 3/4, en acompte, 24 drachmes (…) »



Converties, ces mesures donnent une tunique de 1,55 m de haut sur 1,40 m de large, pesant 1,6 Kg, ce qui est immense, et même plus long que deux artefacts (civils) découverts intacts en Israël (à Nahal Hever) et en Egypte. Une telle tunique non ceinturée tombe jusqu’aux pieds et couvre entièrement les bras. On peut donc légitimement s’interroger sur l’usage précis de cette tunique faite pour l’armée de Cappadoce. Vu sa taille, il est presque certain qu’elle ne devait pas être portée durant le combat, car elle entraverait complètement les membres, surtout les bras, ce qui serait en contradiction avec ce qui vient d’être dit sur la liberté de mouvement indispensable à un combattant.

Les reconstitutions peuvent nous aider à estimer les côtes d’une tunique militaire. Un vêtement carré ou rectangulaire enfilé par un homme debout, les bras en croix, dont le bas descendrait sous le genou et les côtés dépasseraient les coudes, peut encore être porté sans gêne par un soldat, même sous une armure. Cette masse de tissu forme même dessous une sorte de rembourrage appréciable. Sans armure, une tunique de cette dimension blouse parfaitement pour remonter au-dessus des genoux, et présente des plis conformes à ce que nous montrent les reliefs. Aucun doute à avoir par conséquent : la tunique des soldats du Haut-Empire, et sans aucun doute aussi à la fin de la République, est un vêtement ample. Au VIIe siècle après J.-C., l’empereur Maurice parlera encore de la tunique militaire comme « large et pleine ». Nicolas Fuentes se trompait donc lorsqu’il affirmait que les tuniques romaines étaient étroites. Ce ne sera pas sa seule erreur.



Les auxiliaires de la colonne trajane portent quant à eux des tuniques de longueur variable. Celle des fantassins et des cavaliers est très courte, ce qui peut se concevoir pour monter à cheval du mois. Les archers orientaux ont en revanche des tuniques descendant jusqu’aux pieds. Ces dimensions révèlent sûrement un caractère ethnique du vêtement. L’origine orientale de la tunique longue des archers n’est pas certaine pourtant, ou du moins pas systématique, car des stèles d’archers stationnés en Occident montrent des tuniques courtes. Cependant, nous ne pouvons écarter l’hypothèse que les grandes tuniques décrites par le papyrus égyptien n’aient pas été destinées à des auxiliaires (bien que la largeur soit à l’évidence handicapante pour tirer à l’arc). Rien ne dit non plus que cette tunique n’ait pas été réservée à une activité qui n’était ni guerrière ni laborieuse. En effet, les soldats Romains n’étaient pas continuellement occupés à se battre ou creuser des tranchées ; certains soldats n’ont sans doute jamais vu une seule bataille de toute leur vie, et en Syrie, il était notoire qu’avant que n’arrive le général Corbulon, les soldats logeant en ville ne savaient plus même ce qu’était une corvée. Ceci nous amène tout naturellement à nous interroger sur le contenu de la garde-robe du militaire romain.





La garde-robe du soldat



Nous venons de voir que les mesures de la tunique destinée à l’armée de Cappadoce sont incompatibles avec la nécessité de ne pas entraver les mouvements du soldat. Nous avons vu également que les tuniques utilisées durant les travaux avaient une encolure très large pour dégager un bras (ou les deux). Une conclusion s’impose donc : le soldat romain possédait plusieurs tuniques réservées à des usages différents… ce qui n’était sûrement pas le cas de beaucoup de leurs contemporains pauvres. Rien d’étonnant à cela en fait, car de tous temps les soldats ont eu plusieurs tenues à leur disposition, choisies selon les circonstances. L’expression « se mettre sur son 31 » est héritée d’un temps où ces tenues étaient numérotées pour éviter toute confusion. Aussi, comme un soldat d’aujourd’hui, le légionnaire romain avait donc une tenue de combat, une tenue de repos, une tenue de corvée, une tenue de sortie, une tenue de parade, une petite tenue. Peut-être en existait-il d’autres que nous ignorons, pour les cérémonies religieuses, les gardes ou pour une autre activité. Nous n’imaginerions pas en effet un soldat du XXIe siècle partir au combat avec sa tenue de bal, ou être passé en revue sous son filet de camouflage et avec son masque à gaz. Les officiers en possédaient sans doute davantage, puisqu’on sait notamment par une tablette retrouvée dans le camp de Vindolanda (Tab, Vindol, II, 196) qu’à l’occasion d’un dîner, il pouvait porter un vêtement approprié (vestis ou tunica cenatoria).

Les prétoriens quant à eux, chargés de l’ordre à Rome, de la sécurité du prince, d’escorter les personnalités, ont dans leur coffre des tenues de parade somptueuse que nous donnent à voir de nombreux reliefs (la réalité de ces tenues pourrait être un autre sujet à débat). Nous les voyons en revanche dans une tenue de combat similaire à celle des légionnaires sur la colonne trajane (des insignes devaient obligatoirement les distinguer, car un soldat d’élite ne tient jamais à être confondu avec un soldat d’une unité lambda). Nous savons en outre qu’à Rome, une cohorte était d’astreinte pour la garde du palais, et lorsque l’Empereur en sortait, il était accompagné de prétoriens vêtus de la toge, qui cachaient leur épée dans ses amples plis.

Tout ceci nous montre que le soldat pouvait donc avoir une demi-douzaine de tenues différentes, et peut-être encore plus de tuniques, car il devait pouvoir se changer si l’une était au nettoyage. Bien entendu, il ne devait pas transporter une telle garde-robe lorsqu’il partait en campagne. Ne devaient alors lui suffire que la tenue de combat et la tenue de corvée.





Les matériaux



Les textes mentionnent des tuniques de soldats en laine. Ce matériau animal est connu depuis des lustres pour ses propriétés isolantes contre le froid, mais aussi contre la chaleur (les Touaregs du Sahara portent notamment des vêtements de laine). Il en existe une grande variété, que Pline l’Ancien, dans son Histoire Naturelle, s’applique à nous décrire avec leurs qualités propres. Les régions d’Italie fournissent des laines de couleur ou de finesse différentes. Celle d’Apulie est très réputée pour sa blancheur, meilleure que celles de Parme et d’Altinum. La toison des moutons de Pollentia est en revanche sombre, bonne pour habiller les esclaves ou pour fabriquer du linge de table. Les tuniques de Padoue sont quant à elle tellement épaisses qu’une scie, dit-on, ne pourrait la couper. Ceci étant dit, toutes les régions de l’Empire doivent produire des vêtements pour l’armée. On sait par exemple que les Gaulois Atrébates fabriquent des manteaux très appréciés des Romains. Les militaires ont donc le choix et privilégient de toute façon les produits de qualité, comme le rappelle le fameux papyrus égyptien déjà mentionné, qui précise : « … que les articles soient faits en belle laine, douce, pure, blanche, sans tache, bien tissés, serrés, bien ourlés, plaisants, sans défauts, d'une valeur qui ne soit pas inférieure au prix payé d'avance pour eux.»

Les reconstituteurs dérogent généralement, préférant se vêtir durant leurs animations estivales de lin plus léger et moins chaud. Il est probable que ce matériau végétal très populaire dans toute l’Antiquité, ait aussi été utilisé par l’armée. D’autres matériaux ont aussi été employés à l’époque, comme le chanvre. Le coton, plus rare, est réservé longtemps à une élite, comme la soie. Pourtant, on retrouve des fragments de laine, de lin, de coton et de soie dans la ville syrienne de Dura Europos, où la garnison romaine fut assiégée par les Perses au milieu du IIIe siècle de notre ère.



Le tissage varie selon les artisans, les métiers (verticaux, à grille ou tablette) ou les régions. Il peut présenter des armures toiles, losangées, nattées, ou sergées. La finesse du travail engendre logiquement des différences de coût. Pour la tunique portée sous les armes, le soldat préférera naturellement un tissu épais et solide, tandis que pour sa tenue de sortie ou de parade, il choisira plus volontiers un tissu léger mais plus fragile. Pour travailler et transpirer, une toile grossière et peu coûteuse lui suffira.

Nous connaissons relativement bien l’industrie textile romaine grâce aux très nombreux fragments textiles retrouvés partout dans l’Empire, mais principalement en Egypte en raison du climat sec impropre à l’activité bactérienne, mais aussi dans le Nord, où, paradoxalement, l’humidité des sols (les tourbières notamment) est aussi un facteur de conservation. Les fouilles menées sur le camp de Vindolanda, sur le mur d’Hadrien, ont révélé des tissus, mais aussi de nombreux cuirs intacts, comme des chaussures entières et encore souples, ou des panneaux de tente. Il est curieux de signaler que dans ce milieu humide, les cheveux ou la laine survivent mieux au temps que les fibres végétales.



Des tuniques entières ont été exhumées au sud-est de l’Empire, certaines sont datées du IIe et IIIe siècles, mais plus fréquemment du IVe au VIe siècle, qu’on appelle commodément « coptes ». Plus souvent, les archéologues retrouvent des miettes, qu’il n’est pas toujours facile d’attribuer à des vêtements. Même un fragment présentant des traces de couleur peut avoir appartenu à une couverture, une tenture, un tapis ou à du linge de table. Les militaires, mêmes isolés dans des garnisons lointaines, aimaient le confort. Des morceaux sans teinture ni décoration peuvent également être les restes de sac, de serviette, tapis de selle, chaussons ou de tout autre objet quotidien. Il faut donc se garder de voir une tunique à travers le moindre fragment textile en notre possession. Plus de 2000 ont été découverts lors de campagnes de fouilles en 1994 et 95 dans le dépotoir du fort d’Al-Zarqa en Egypte, occupé au Ier et IIe siècle ap. J.-C. La majorité est faite de laine, de différentes qualités, mais un certain nombre est confectionné en poils de chèvre, grossiers mais solides, et parfois décorés. Le lin est aussi présent.





Dans la suite de cet article consacré aux tuniques des soldats romains, abordons à présent la question de la couleur. Pour résumer, deux écoles principales s’affrontent : les blancs et les rouges. Les arguments des uns et des autres sont présentés comme étant issus des sources archéologiques, iconographiques et littéraires. Tâchons de les étudier méthodiquement pour comprendre ce qu’elles nous apprennent vraiment.

Rappelons en préambule que le soldat romain possède une garde-robe d’au moins une demi douzaine de tuniques différentes, dont il change selon l’activité du moment. Si la matière et la qualité de ces vêtements en découlent, nous allons voir que la couleur en dépend elle aussi. Enfin, rejetons d’emblée l’idée que le soldat romain est un homme sans ressources, incapable de porter de beaux vêtements s’il n’est pas officier. Les militaires sont des fonctionnaires régulièrement payés, disposant d’un équipement de grande qualité, voire luxueux. Un vêtement teint n’est pas hors de leur portée.



Les Romains sont en effet capables de produire toutes les nuances possibles à partir de teintures animales, minérales ou végétales. Pline l’Ancien, dans son Histoire Naturelle, donne de précieuses indications à ce sujet. De fait, quelques reconstituteurs se montrent dans des couleurs variées, comme le bleu, le jaune, le noir… sans pourtant qu’il existe aucune allusion à leur propos, pour des Légionnaires du moins. Si de telles couleurs ont bien été retrouvées sur des fragments textiles dans des forts romains, rien ne permet d’avancer qu’il s’agit des restes de tuniques militaires. Nous l’avons dit, ce peut être des tentures, tapis, linges de tables, couvertures, sacs, etc. Il faut donc toujours être très prudent en matière d’identification. Précisons aussi qu’il y a toujours eu beaucoup de civils autour des camps, et que ces tissus ont pu leur appartenir. L’idéal serait bien entendu de retrouver le corps d’un soldat, identifié avec certitude comme tel, revêtu de sa tunique. Nous verrons plus loin que cette preuve existe.

Fuentes, dans une étude apparemment exhaustive et scientifique, qui a trompé beaucoup de monde en son temps, affirme que les soldats romains portaient exclusivement du blanc, tandis que les centurions s’affichaient en rouge. Il étaye sa théorie essentiellement à l’aide de deux images antiques bien connues, mais très controversées. Un examen critique et actualisé des sources permet en réalité de contredire très facilement le propos de Fuentes, et de montrer au contraire que les soldats romains, en armes – précision importante -, ont endossé des tuniques rouges. C’est donc essentiellement sur le rouge et le blanc que va porter cet exposé.



Photo « tombe françois » : Copie d’une fresque de la tombe François, illustrant la défaite du roi de Rome et de ses alliés par une armée étrusque (IIIe siècle av. J.-C.) L’homme vaincu en rouge est un latin.



Aux époques reculées, les fresques italiques montrent beaucoup de couleurs sur les tuniques des guerriers. Notons que dès le Ve siècle, beaucoup de peintures étrusques présentent des combattants portant des tuniques rouges. C’est sans doute un usage dont héritèrent les Romains, qui furent à la fois leurs élèves et leurs vainqueurs. Datées du IIIe siècle, les parois de la tombe François présentent des guerriers Latins et Romains habillés de rouge, ce qui tend à supposer que l’armée romaine (et latine) affichent déjà ce code couleur à cette époque, si ce n’est pas plus tôt déjà. Plus au sud, les Lucaniens, Campaniens et Samnites, peints sur les fresques de Nola ou de Paestum, montrent quant à eux des tuniques très colorées, voire multicolores. Il en va de même chez les Apuliens et les populations de Grande Grèce (Italie du sud). C’est un détail qui frappa les Romains amenés à les combattre, comme l’indiquent les textes à plusieurs reprises, car ils voyaient dans ces vêtements bigarrés un signe de richesse et donc de mollesse, inopportun pour des soldats (Tite-Live, IX, 40). Les habits colorés des Gaulois seront pour la même raison remarqués par les auteurs anciens.



Certains illustrateurs ont pris le parti de représenter les différentes cohortes d’une même légion dans une couleur distincte (couleur reprise sur les boucliers). L’idée est intéressante, mais ne repose sur rien de tangible. Un extrait de César (B.G. VII, 35) suppute le contraire : « le lendemain, il resta caché avec deux légions et fit partir comme à l'habitude le reste de ses troupes avec tous les bagages, après avoir fractionné certaines cohortes, afin que le nombre des légions parût demeurer le même… » Si la couleur des tuniques avait été différente pour chaque cohorte, cette ruse aurait été impossible, à moins que des unités aient changé de vêtements pour l’occasion, ce qui aurait été plus que compliqué et nécessité des stocks de tuniques supplémentaires. César n’aurait pas manqué de l’expliquer. Ce passage démontre une chose au contraire, c’est que la couleur des tuniques militaires était : soit la même pour tous, soit au contraire indéfinie, chaque soldat portant la couleur qui lui convenait. Comme nous le verrons plus loin, cette dernière option doit être rejetée.



La théorie qui va à présent être développée, de manière argumentée, veut que les militaires romains aient porté dans leur vie quotidienne essentiellement des vêtements blancs, à l’instar de n’importe quel civil. En revanche, au combat, ils ont revêtu spécialement une tunique rouge, qui est une marque de reconnaissance : un insigne, à la symbolique forte.
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MessageSujet: Re: La couleur des tuniques, éternel débat!   Mer 3 Juil - 14:38

Les sources iconographiques :






Pour justifier ses hypothèses, le premier document mis en avant par Fuentes est la célèbre mosaïque polychrome de Palestrina (Praeneste), montrant le Nil et quantité d’animaux exotiques, mais aussi une escouade de soldats vêtus principalement de blanc. Fuentes y voyait la commémoration de la visite que fit Octave (le futur empereur Auguste) en Egypte, à l’occasion d’une crue du fleuve, accompagné d’Agrippa, vêtu d’une tunique bleue pâle quant à lui, car il était le vainqueur de la bataille navale d’Actium (à défaut de manteau, nous savons qu’il avait reçu un fanion bleu en guise de récompense). Mis à part le blanc, toutes les autres couleurs peuvent cependant être perçues différemment, les rouges pouvant notamment être des ocres. De plus, on ne peut dire précisément, si ces « tuniques » blanches ne seraient pas en fait des cuirasses de lin (linothorax).

En réalité, la datation de cette mosaïque est plus qu’incertaine, de même que son origine, ce qui ne permet pas d’en tirer des conclusions indiscutables. Certains chercheurs la placent à la fin du IIe siècle av. J.-C. (vers 140-120), grâce à l’étude d’éléments architecturaux retrouvés par-dessus. D’autres la situe à l’époque de Sylla (vers -80) à cause de transformations que fit le dictateur du temple qui abrita la mosaïque. Avec Fuentes, quelques uns reconnaissent la conquête d’Auguste. Les derniers datent la mosaïque du temps d’Hadrien. Hormis le problème de la date, la question de l’origine peut aussi être discutée. Il s’agirait, non pas d’une création romaine, mais de la copie d’un original plus ancien de l’école d’Alexandrie, qui pourrait de ce fait évoquer l’expédition de Ptolémée en Egypte. La présence de boucliers semi-cylindriques décorés du scorpion, qui suggèrerait à première vue l’identification de soldats des cohortes prétoriennes (dont cet insecte était l’emblème), de l’extrême fin de la république ou du Haut-Empire (car cette forme de bouclier ne semble pas apparaître dans l’armée romaine avant cette époque), peut être cependant débattue, car ce type de bouclier rectangulaires et cintrés apparaît aussi, semble t-il, sur des monnaies ptolémaïques. Il pourrait très probablement s’agir de soldats macédoniens. La présence de soldats coiffés du pilos sur d’autres registres de la mosaïque (que l’on oublie généralement d’examiner), c'est-à-dire d’un casque pointu en usage plutôt au IIIe siècle avant J.-C., tendrait à le démontrer. On ne peut en outre écarter une forte stylisation des silhouettes et des équipements. Et si d’aventure l’identification de Fuentes était la bonne, nous aurions affaire à des prétoriens, et non à des légionnaires. L’originalité de cette garde impériale justifierait quelques particularismes uniformologiques, à l’instar de n’importe quelle unité d’élite à travers l’Histoire, mais qui nous échappent encore largement aujourd’hui.






Le deuxième argument fort de Fuentes en faveur du blanc, est une peinture murale de Pompéi, montrant le jugement de Salomon, daté de la fin du Ier siècle av. J.-C., ou du début du Ier siècle après. Cette fresque est traitée sous une forme caricaturale, car les personnages sont représentés sous les traits de pygmées. On y voit plusieurs soldats armés, vêtus de tuniques blanches, dont les détails sont soulignés de bleu, comme il est d’usage en peinture. L’un de ces soldats possède un manteau rose-saumon. Un troisième militaire est habillé d’une tunique rouge et d’un manteau rouge. Fuentes l’identifie à un centurion, pour une raison inconnue, mais de toute évidence, il est comme ses camarades un simple garde, armé de la lance et du bouclier (le clipeus : bouclier rond métallique). Rien ne permet d’y voir un centurion : ni cep de vigne, ni jambières, ni glaive à gauche, ni crête transversales argentée comme le stipule Végèce. Sa crête est rouge, exactement comme celle des autres soldats ; il ne s’agit donc pas d’un insigne de grade comme nous savons que c’est le cas dans l’armée romaine. Peut-être s’agit-il d’un officier quand même, car sa cuirasse est différente, mais de quelle armée ? On peut en effet également voir dans cette peinture une copie d’une œuvre alexandrine, bien que cela ne puisse être certifié, qui nous montrerait là encore un échantillon de l’armée ptolémaïque. La présence de clipei, inutilisés depuis des siècles par l’armée romaine, aurait tendance à l’indiquer.



Bref, comme nous venons de le voir, les deux documents principaux ayant servi à Fuentes pour échafauder sa théorie des légionnaires en blanc et des centurions en rouge sont trop sujets à caution pour être acceptés comme des preuves.






Il est vrai cependant que d’autres militaires romains apparaissent de manière indiscutable en vêtements blancs. C’est le cas sur plusieurs portraits retrouvés dans le Fayoum, en Egypte, admirablement conservés par l’aridité du climat. Certains de ces hommes sont assurément des centurions, comme le prouve le baudrier de leur glaive porté sur l’épaule opposée à celle des simples soldats. Leur tunique blanche est barrée de deux bandes verticales colorées, de part et d’autre de l’encolure. Cette décoration, appelée clavi, et très courante chez les Romains. Remarquons toutefois que ces soldats ne sont pas en tenue de combat, avec casque et armure, et que de ce fait ils ne portent pas logiquement la couleur arborée spécifiquement dans la bataille, à savoir le rouge. Ils sont plus sûrement en habit de sortie, avec une tunique qui ne diffère en rien de celles des civils de l’époque. Ces images sont datées principalement des périodes trajanienne et antonine.





Il en va de même des soldats visibles sur une fresque retrouvée dans le temple de Bel à Dura Europos (Syrie), présentant une cérémonie religieuse présidée par le tribun Junius Terentius, de la XXe cohorte auxiliaire de Palmyréniens, datée la Ière moitié du IIIe siècle de notre ère. Mais il s’agit cette fois encore d’une activité non guerrière, puisque religieuse. Le blanc est en effet la couleur que l’on trouve arborée lors de processions, car elle est un symbole de pureté. C’est la couleur que portent les soldats qui vont retirer du temple de Véies la statue de Junon. Un extrait de Tite-Live (V, 22) montre clairement que la couleur à une signification particulière et circonstancielle : « Après avoir emporté de Véies les richesses profanes, on commença à déplacer les trésors des dieux et les dieux eux-mêmes, mais avec dévotion et non plus avec rapacité. Le transfert à Rome de Junon Reine fut confié à de jeunes soldats soigneusement sélectionnés, purifiés de toutes souillures et vêtus de blanc. »

La couleur blanche est la couleur de la pureté, et c’est également pour cette raison que le peuple samnite d’Italie centrale (voire PRETORIEN N° ????), au IVe siècle avant notre ère, habille de blanc son unité d’élite consacrée aux dieux, la fameuse « légion de lin » : « c'est à l'aile droite ennemie… que se trouvaient, d'après l'habitude des Samnites, les soldats consacrés aux dieux, reconnaissables à leur vêtements blancs et à leur armes d'une égale blancheur. » (Tite-Live, IX, 40). Avant de les combattre, le dictateur romain harangua ses troupes en critiquant justement cet usage, preuve que les Romains se vêtaient différemment pour combattre : « Papirius… parla longuement… de l'accoutrement des ennemis, fait pour frapper l'imagination plus que pour sa commodité. en effet, les aigrettes ne faisaient pas de blessures, les boucliers, peints ou dorés, n'arrêtaient pas les javelots romains et l'éclat éblouissant des tuniques blanches serait ensanglanté quand on combattrait avec le fer. » (Tite-Live, X, 39). Il est impensable que le général romain tienne ce genre de propos si ses propres soldats étaient aussi habillés de blancs.



Hormis cette belle image, les fresques de Dura Europos sont nombreuses, et offrent beaucoup de scènes à étudier. Leur sujet est le plus souvent d’ordre religieux, avec des personnages vêtus de biens des façons. Il est cependant imprudent d’en tirer des conclusions, car nous ignorons la part des influences romaines, perses ou palmyréniennes.



Datées vers 300 après J.-C., l’une des célèbres mosaïques de Piazza Armerina en Sicile, montre ce qui semble être beaucoup de militaires occupés à chasser (certains portent des boucliers et des lances, mais pour se protéger des fauves), sans doute pour alimenter les exhibitions dans les amphithéâtres. Les soldats des provinces participaient en effet activement à ce commerce. A cette époque, les tuniques sont pourvues de manches longues et de décorations compliquées. Treize hommes sont vêtus de blanc, mais six autres sont en bleu clair ou gris (ce sont peut-être des marins ?), et un paraît être en jaune. On observe aussi trois hommes en rouge, dont un est frappé par un officier (reconnaissable à son bâton de commandement, le fustis). S’il s’agit bien de militaires, on voit bien que le blanc n’est pas systématique, et que les centurions ne sont pas les seuls à arborer du rouge, contrairement à ce qu’affirme Fuentes. Si certains de ces hommes sont armés, précisons qu’ils ne sont pas en tenue de guerre !







En revanche, sur une autre mosaïque de Piazza Armerina, on peut voir le géant Géryon avec ses trois corps, que tua Hercule. Le géant est armé et porte cette fois un équipement militaire complet, avec cuirasses et casques… par-dessus une tunique rouge.

Cette représentation de soldats en armes vêtus de rouge est loin d’être unique. Hormis les peintures étrusques dont il a déjà été fait mention, nous pouvons en énumérer un certain nombre entre la fin de la République et le Bas-Empire. Commençons par une fresque historique peu connue de l’Esquilin, datée sans doute de la fin de la République ou du début du règne d’Auguste (mais c’est sans doute une copie d’une œuvre plus ancienne). Elle nous montre des soldats romains équipés et habillés de rouge, combattre des hommes, dont certains sont à moitié nus ou vêtus de blanc. De fait, certains ont vu dans ces derniers les Samnites de la « légion de lin ». Les ennemis tiennent des scuta (boucliers de bois cintrés couverts de cuir), qui suggèrent du moins une population italique.







De la même époque sans doute, deux peintures murales de Pompéi révèlent encore des soldats en rouge. Il s’agit tout d’abord d’une scène ou un soldat (Enée ?) se fait extraire une flèche de la cuisse par un médecin. Sur une première tunique blanche, il a endossé une seconde tunique rouge. Citons ensuite la scène de l’enlèvement d’Iphigénie, dans la maison du « poète tragique ». Deux hommes portant un glaive arborent une exomis rouge. Certes, ils ne sont pas équipés pour la guerre, mais l’artiste à voulu montrer leur condition de soldats par ce simple code, connu de tous ses contemporains.







On peut sans doute avancer une même explication pour décrire une scène de taverne à Pompéi. La peinture montre deux hommes attablés et en train de boire, et deux autres debout. Trois des quatre protagonistes sont curieusement vêtus de rouge (statistique remarquable), et ont leur tunique remontée au-dessus des genoux, comme le veut la mode militaire (voire la première partie de cet article). La tunique du quatrième, assurément un civil, est jaune et tombe sur les genoux et les couvre. Cette image raconte sûrement une anecdote mettant aux prises un civil et trois soldats, dont le statut est signifié par cette couleur distinctive. Il est à noter que sur ces trois vêtements rouges, deux sont d’une nuance foncée. Remarquons aussi la paenula sur deux d’entre eux, c’est-à-dire la gabardine à capuchon en usage notamment à l’armée. L’interprétation de cette scène reste toutefois spéculative.

Un autre soldat avec une tunique rouge, portant une cuirasse sans doute textile, un casque Montefortino et des jambières, apparaît sur une peinture de la maison de Valerius Rufus à Pompéi. Peut-être s’agit-il d’une figuration du dieu de la guerre, Mars, dans une attitude très semblable à celle de l’officier sur l’autel de Domitius Ahenobarbus, au Louvre.





Assurément militaire est un équipement visible sur un fronton peint de Pompéi. On voit sans contestation possible une cotte de mailles avec ses épaulières, posée sur une tunique rouge.




Restituant les couleurs encore partiellement visibles sur la stèle funéraire du cavalier Silius, de l’ala picentia, une peinture réalisée au XIXe siècle par l’historien allemand Lindenschmitt montre un soldat vêtu d’une tunique et d’un manteau rouges. Mais nous devons rester prudents avec ce monument, car à l’évidence le peintre ne disposait que de trois couleurs (rouge, jaune et bleu), avec lesquels il a colorié l’ensemble, en faisant au besoin des mélanges. Le jaune et le bleu ont notamment produit du vert qui a servi à colorer le tapis de selle, mais aussi la cotte de mailles (?). A ce propos, on peut donc s’interroger sur la couleur des tuniques dans la cavalerie. Le monument de Silius témoigne pour le rouge, mais nous venons de voir que ce choix de l’artiste est peut être dû à la limitation de sa palette. La stèle d’un autre cavalier, Titus Flavius Draccus de l’ala I Flavia Domitiana Britannica, à Vienne en Autriche, révèle des traces bleues sur la tunique. Mais est-ce une preuve ou la résultante d’un choix de couleurs limité, comme pour Silius ? D’ailleurs, est-ce la tunique qui est peinte ainsi en bleu, ou un manteau ? Il est possible pourtant que les cavaliers romains aient été habillés de bleu (caeruleum) (qui peut être, selon le colorant employé, azur, outre-mer ou cobalt), car, dans les temps anciens, lorsque l’Etat convoquait chaque année les citoyens pour constituer l’armée, Servius dit que les fantassins (les légionnaires) se rangeaient derrière un drapeau rouge, tandis que les cavaliers se plaçaient derrière un drapeau bleu. Il y aurait une certaine logique à y voir des codes couleurs. Cependant, le peintre de la stèle de Silius disposait de bleu sur sa palette, et il aurait pu peindre la tunique ainsi ! A moins que les codes couleurs aient changé au fil du temps, quand la marine est devenue une composante essentielle de l’armée (au IIIe et IIe siècles av. J.-C.), au même titre que l’infanterie ou la cavalerie. Le bleu serait peut-être alors passé opportunément de la cavalerie à la marine. Tout ceci n’est bien sûr qu’une hypothèse invérifiable.



Plus tardive, du IVe siècle de notre ère, une peinture d’une tombe de Syracuse (catacombe Via Maria) présente encore un soldat armé, dans une tunique rouge à manches, et coiffé d’un casque à crête (du type Intercisa). Du IVe siècle également (catacombe Via Latina à Syracuse), existe l’image d’un soldat arborant une cotte de mailles enfilée sur une tunique rouge-brun. Toujours de cette époque, une très belle mosaïque grecque dévoile encore un soldat en arme avec une tunique rouge, à manches. Du milieu du IVe siècle encore, on peut voir les restes d’une grande fresque au musée des Thermes de Dioclétien, à Rome, sur laquelle un homme apparaît en tunique et manteau rouges (avec peut-être des jambières). Ses chaussures également rouges font penser à un général membre de la classe sénatoriale. La posture n’est pas sans nous rappeler la fameuse statue d’Auguste de Prima Porta, du début du Principat, qui a depuis peu retrouvé ses couleurs (les statues étaient en effet peintes dans l’Antiquité), grâce aux fragments de pigments encore visibles. L’empereur est couvert du paludamentum rouge, c’est-à-dire le manteau du général, et porte une tunique rouge. En conquérant, Auguste ici arbore les insignes guerriers, par son armure et la couleur de ses vêtements.

Cet inventaire n’est bien sûr pas exhaustif, car il en serait fastidieux.

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MessageSujet: Re: La couleur des tuniques, éternel débat!   Mer 3 Juil - 14:39

Les sources littéraires :



Que nous disent les textes antiques ? Sous la plume de Tite-Live, nous avons appris précédemment que les soldats purifiés pour les cérémonies religieuses s’habillent de blanc. Ceci suggère, qu’en d’autres occasions, les militaires portent d’autres couleurs. Isidore de Séville, qui écrit au VIIe siècle de notre ère, affirme que les Romains ont fait usage du rouge à la veille et durant la bataille, et qu’ils partageaient cette coutume avec les Spartiates (Episcopi Etymologiarum Sive Originum, XIX, 22, 10).

(« Russata, quam Graeci phoeniceam vocant, nos coccinam, repertam a Lacedaemoniis ad celandum coloris similitudine sanguinem quotiens quis in acie vulneraretur, ne contemplanti adversario animus augesceret. Hanc sub consulibus Romani usi sunt milites; unde etiam russati vocabantur. Solebat etiam pridie quam dimicandum esset ante principia proponi, quasi admonitio et indicium futurae pugnae. »)

L’auteur emploi le terme « russata », dont il est difficile de préciser aujourd’hui la nuance, entre le roux et le rouge foncé. Nous dirions plus commodément « rougeâtre ». Isidore dit que les Romains parlent plutôt de « coccinam », qu’on peut davantage traduire par « écarlate » (mais cette couleur plus intense doit être réservée à une élite militaire, celle des officiers supérieurs). Le fait que l’auteur parle des consuls suppose qu’il a pioché cette information dans un traité militaire républicain, ou au plus tard du début du règne d’Auguste. On peut penser au traité Ars militaris de Caton, aujourd’hui perdu.

Cet extrait d’Isidore de Séville peut être mis en parallèle avec une épigramme de Martial (XIV, 129), au Ier siècle apr. J.-C., qui dit clairement que : « Rome préfère les vêtements bruns ; la Gaule les roux, et cette teinte plaît à la fois aux enfants et aux soldats. » A propos du drap roux de Canuse, Martial emploie là encore le mot « russea ».


Dans l’Histoire Auguste, qui raconte la vie des empereurs du second et troisième siècles, l’auteur de la vie de Claude II (dit « le Gothique ») (XIV, 2-14), dit que cet officier, alors tribun de la Ve légion Martia, se voit récompensé comme un général, notamment par le don de deux « tuniques militaires rouges » (tunicas russas militares). L’adjectif « militaire » rapporté explicitement au mot « tunique » n’est certainement pas anodin, et désigne un vêtement guerrier par excellence, qui ne peut être que la tenue de combat. On lui attribue également « un vêtement blanc en demi-soie orné de pourpre de Djerba, et une tunique de dessous orné de pourpre de Mauritanie… deux chemises blanches, une paire de bandes molletières pour homme et une toge ». Ces habits blancs n’ont pas de vocation guerrière quant à eux.

Les tuniques militaires rouges sont encore mentionnées dans la vie de l’empereur Aurélien (XIII, 3), où il est précisé cette fois que ce sont des tuniques de général.



On parle aussi souvent de la tunique rouge portée par le Christ durant la Passion. En réalité, les différents évangiles (Luc, 23, 11 / Jean, 19, 2 / Matthieu, 27, 28 / Marc, 15, 17) diffèrent sur la couleur (rouge, pourpre, plus généralement « magnifique »), mais s’entendent pour décrire une sorte de robe, vêtement approprié pour caricaturer un roi (celui « des Juifs »), mais qui n’est en rien un habit militaire. Ce n’est donc sûrement pas un manteau de centurion comme on se plaît souvent à le qualifier.

Un extrait du Talmud babylonien du IIe siècle se réfère là encore à une tunique romaine rouge. On ne peut toutefois affirmer qu’il s’agit d’un habit militaire.



Tertullien (De corona militis, I, 3), au début du IIIe siècle de notre ère, évoque le cas d’un soldat chrétien qui se dépouille de son équipement en présence de son commandant, et il dit que l’homme demeura alors « seulement en rouge », sous-entendu en vêtement rouge.

Un autre écrit de Tertullien (Contre les spectacles, 9) dit à propos des couleurs des quatre factions du cirque, que la couleur rouge fut très tôt affectée au dieu Mars… qui est, comme chacun sait, le dieu de la guerre. Nous reviendrons sur ce point un peu plus loin.



D’un autre côté, plusieurs documents témoignent de vêtements blancs : l’œuvre de Tite-Live, comme nous l’avons déjà dit - mais pour une cérémonie religieuse -, mais aussi Tacite. Ce dernier décrit l’entrée dans Rome de l’armée de Vitellius, au cours de la guerre civile contre Othon : « (…) Devant les aigles marchaient les préfets de camp, les tribuns et les centurions de premier rang, tous vêtus en blanc (« candida veste »), les autres flanquaient chacun sa centurie, dans l'éclat de leurs armes et de leurs décorations ; quant aux soldats, ils étincelaient de phalères et de colliers : spectacle imposant, armée digne d'un prince qui n'eut pas été Vitellius » (His., II. 59). Il ne s’agit pas en l’occurrence d’un triomphe, mais du défilé d’une armée en armes qui prend possession de la Ville et du pouvoir. Beaucoup voient dans cet extrait la preuve que les soldats romains ont été habillés de blanc en toutes circonstances. Le texte ne dit pourtant rien de tel. Il mentionne en outre seulement quelques officiers, sans que l’on puisse de plus affirmer que cette couleur est portée ici de manière habituelle ou exceptionnelle. Le Livre des cérémonies de l’empereur byzantin Constantin porphyrogénéte (qui est une compilation de textes plus anciens) dit explicitement que les officiers (il cite textuellement les tribuns) portaient des tuniques et des manteaux blancs depuis les temps anciens. A l’évidence, le blanc doit être compris ici comme un insigne de grade, et il n’est pas surprenant de trouver associés les tribuns, les primipiles et les préfets de camp, que l’on pourrait en effet placer sur un pied de quasi égalité dans la hiérarchie militaire. Les officiers qui leur sont supérieurs en grade doivent certainement arborer le rouge écarlate, et le général en chef ou le consul – et ensuite l’empereur – se réserve le pourpre. On peut en avoir une illustration claire avec la fresque de Dura Europos, sur laquelle le tribun Terentius porte un manteau blanc (un autre homme également, qui pourrait être le premier centurion de la cohorte. Contrairement au reste de la troupe, ce dernier est blond, détail qui suggère un officier d’origine étrangère affecté dans cette garnison lointaine). Une tablette de Vindolanda (sur le mur d’Hadrien) mentionne aussi une paenula blanche, sans doute pour le commandant de l’unité.



Plusieurs fois mentionné dans la première partie de cet article, un papyrus égyptien (5BGU VII 1564) fait état d’une commande passée à un village de tisserands pour des tuniques blanches destinées à l’armée de Cappadoce. Nous avons vu que les dimensions énormes de ces vêtements n’en font pas des tuniques « militaires », c’est-à-dire de celles qui sont portées au combat. Rien n’interdit non plus d’imaginer que ces tuniques resteront blanches. Il est possible ensuite qu’elles passent entre les mains de teinturiers (mais on peut aussi teindre le fil avant le tissage).



Lors des triomphes, qui sont des cérémonies religieuses puisque le général triomphant incarne pour l’occasion Jupiter (fardé de rouge à une époque ancienne), il semble que les soldats qui défilent soient vêtus de blanc (voir ce qui a été dit plus haut sur le blanc, symbole de pureté… les soldats étant purifiés des souillures de la guerre). Dans la Vie des deux Galliens (VIII, 1), l’Histoire Auguste évoque les soldats en blanc qui entoure l’empereur le jour de la parade. Précisons que ce jour là, les soldats ne portent pas leurs armes (qui sont normalement interdites dans Rome), mais simplement leur tunique, une couronne de laurier, et leurs éventuelles décorations militaires.



Cet inventaire des documents littéraires n’est bien sûr pas complet, comme ne peut l’être d’ailleurs celui des documents iconographiques. Il existe bon nombre d’images ou de textes montrant des soldats, mais généralement en « civil », surtout durant l’Antiquité tardive. Il existe cependant quelques mentions particulières qui témoignent d’autres couleurs, mais pour désigner généralement d’autres catégories de soldats que les légionnaires. Arrien, au début du IIe siècle apr. J.-C., explique ce que sont les hippika gymnasia : à la fois entraînements militaires et joutes équestres que pratiquent les cavaliers romains. Ceux-ci arborent pour l’occasion des panoplies particulières, souvent très luxueuses, et des vêtements colorés en rouge ou violet, voire multicolores. On admet généralement que les tenues portées au cours de ces parades ne sont pas utilisées à la guerre (notamment des casques faciaux inconfortables et des pseudo-cuirasses).



Les marins semblent également avoir été dotés d’habits particuliers, de couleur bleue. Il est cependant impossible de savoir si ce trait peut être généralisé à l’ensemble de l’histoire romaine. Végèce, au IVe siècle, écrit que les marins de Bretagne portaient des vêtements bleu-vert, couleur de la mer, mais teignaient aussi leurs voiles de la même couleur, pour mieux se camoufler sur l’onde et approcher l’ennemi. Plaute dit aussi que les marins apparaissaient en « ferugineum », que l’on pourrait traduire par gris bleu (couleur du fer). Rappelons aussi qu’Agrippa fut récompensé d’un fanion bleu après sa victoire navale à Actium, et que Sextus Pompée préféra porter un manteau bleu plutôt que pourpre, pour signifier qu’il avait la maîtrise de la mer.



Les officiers supérieurs ont également possédé dans leur garde-robe des tuniques spécifiques, marques de leur rang social. Ainsi, les chevaliers et sénateurs affichaient leur appartenance à ces deux ordres par la présence de deux clavi pourpres sur une tunique blanche (tunique nommée « laticlave ») : étroites pour les premiers, larges pour les seconds. Les généraux triomphant quant à eux recevaient une tunique pourpre brodées de palmes au fil d’or (tunica palmata), qu’ils couvraient d’une ample toge pourpre également brodée (toga picta). Sans avoir droit pour autant au triomphe, certains généraux (et même de hauts fonctionnaires) pouvaient se voir décerner de tels ornements en guise de récompenses.







Les sources archéologiques :



Encore une fois, il faut se garder de prendre n’importe quel fragment textile pour le reste d’une tunique de soldat, a fortiori « militaire ». Le premier critère d’identification est au moins de le retrouver dans l’enceinte d’un camp ou sur un champ de bataille, où la présence de soldats est logique, bien que pas complètement absolue. De nombreux morceaux de tissus de couleur naturelle exhumés en Allemagne, derrière lesquels se retranchent les défenseurs du « tout blanc » pour justifier leur préférence, ne peuvent pas être mis, avec certitude, en relation avec des tuniques. Il en va logiquement de même des restes textiles retrouvés dans le fort de Vindolanda, sur le mur d'Hadrien (donc un site militaires). Cinquante d’entre eux ont été analysés, et il apparaît que si la majorité ne révèle aucun pigment, un cinquième environ comporte des traces de rouge (et l’un d’eux montre aussi une teinture pourpre à base de lichen). Ceci devrait interpeller les partisans du blanc exclusif : il y avait donc des tissus rouges dans les camps romains. Ceux qui pensent que les soldats romains étaient trop pauvres pour posséder des tuniques teintes, auront du mal à justifier qu’ils possédaient en revanche des sacs, des tentures ou des tapis rouges.



Nous connaissons de véritables tuniques, découvertes intactes grâce au climat aride du Moyen-Orient. Mais il s’agit de vêtements civils. L’une d’elle soulève néanmoins la question de son appartenance, car elle est rouge, barrée de deux clavi noirs. Elle a été retrouvée en Israël, et est datée de la période de la révolte de Bar Kochba, en 135 apr. J.-C, sous le règne de l’empereur Hadrien. Rien n’indique pourtant que cette tunique soit plus romaine que juive, mais elle pourrait très bien faire partie du butin fait par les rebelles dans le poste romain d’Ein Gedi, comme le suggèrent quelques objets de bronze assurément romain découverts au même endroit. Du tissu rouge a également été exhumé à Massada. Rappelons qu’avant que les Zélotes n’occupent le site, y demeurait une garnison romaine, dont le matériel a été naturellement récupéré par les insurgés. Toutefois, il serait là encore hasardeux d’y voir sans sourciller des tuniques militaires romaines.



Il est un document archéologique en revanche indiscutable, qui montre que les soldats romains ont porté des tuniques rouges. Il s’agit du corps d’un homme découvert lors des fouilles d’Herculanum, plaqué face contre terre par le souffle violent de la coulée pyroclastique qui submergea la ville et la fossilisa littéralement. Il portait au moment du drame un sac d’outils, mais aussi un magnifique glaive (du type Pompéi) et un poignard le long des hanches, accrochés à un double ceinturon militaire aux plaques finement ouvragées. Ce soldat - sans contestation possible - était vêtu d’une tunique dont des traces de laine rouge-orangée ont été observées.
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MessageSujet: Re: La couleur des tuniques, éternel débat!   Mer 3 Juil - 14:39

Le rouge : un code couleur



Comme nous venons de la voir, les soldats romains portaient notamment du rouge, qui était la marque de leur statut particulier. Cela ne veut pas dire pour autant qu’ils étaient les seuls individus de l’Empire à arborer cette couleur… L’épigramme de Martial dit à ce propos que les enfants aimaient aussi beaucoup cette même teinte. Le vêtement rouge était enfilé principalement pour le combat, comme un insigne de reconnaissance (il y en avait d’autres). Il est remarquable de souligner à ce propos que l’ordre de se préparer à combattre était donné par le déploiement d’un fanion rouge devant la tente du général. Cette tradition de l’armée romaine est attestée par plusieurs auteurs (notamment César, B.G., II, 20, 1 / Bel. Hisp., XXVIII, 2). Ce fanion, appelé vexillus, est notoirement une tunique (Plutarque, Marcellus, XXVI, 1 / Brutus, XL, 5 / Pompée, LXVIII).  A l’origine, ce fanion est rouge ou roux, et il devient peut-être pourpre à la fin de la République (attention cependant, le pourpre offre de multiples nuances, dont certaines sont très proches du rouge). Déployer ce drapeau est un signal visuel simple et très évocateur pour commander aux soldats d’endosser leur tenue de combat. C’est lui également qui donne ensuite l’ordre d’ouvrir les hostilités quand l’armée est rangée en bataille. Ces deux étapes durant lesquels le rouge est porté par les militaires sont expressément rappelées par Isidore de Séville dans le passage cité plus haut. Cette coutume est encore attestée à une date avancée, puisque Ammien Marcellin en témoigne toujours pour le IVe siècle, dans sa narration d’une bataille menée par Valentinien (Histoire de Rome, XXVII, 9).



Quelques scènes picturales, dont celle de la taverne à Pompéi, mais aussi le corps du soldat exhumé à Herculanum, insinuent toutefois que les militaires pouvaient aussi s’afficher occasionnellement en rouge, même dans un contexte non belliqueux. La raison est simple, et prévaut pour tous les soldats de toutes les armées du mondes, toutes époques confondues : conscients de leur force et du prestige que leur confère leur statut militaire, ces hommes ont toujours cherché à l’afficher ostensiblement, pour marquer leur supériorité sur les civils, pour les intimider au besoin, plus normalement pour en être admiré. C’est ce que nous appelons aujourd’hui « le prestige de l’uniforme », et qui a dans l’Antiquité une forte connotation sexuelle. La mort et l’amour sont étroitement liés, ce que révèlent très bien certaines images de gladiateurs. Cette volonté d’être distingués explique pourquoi les soldats ne se départissent jamais des autres insignes de leur métier, comme leur ceinturon militaire (balteus ou cingulum), et que l’une des punitions vexatoire dont ils peuvent être l’objet consiste justement à les priver de leur ceinturon à la vue de tous. Il en va de même de leurs sandales (caligae) ou de leurs chaussures cloutées, qui sont des accessoires qui les symbolisent souvent dans les contes populaires, et qui vont si souvent tâter le postérieur des civils. C’est sans doute pour cette raison que les soldats dont on possède aujourd’hui les portraits du Fayoum, en tunique blanche, se sont fait représenter avec le baudrier de leur épée apparent, voire pour certains avec une couronne en or. Sans ces accessoires, ils n’auraient pu être distingués de n’importe quel civil, ce que ces hommes fiers n’auraient jamais pu concevoir et accepter un seul instant !



Le rouge est aussi la marque de leur consécration à Mars, dieu de la guerre, dont cette couleur est un symbole. Tertullien en témoigne lorsqu’il évoque les couleurs des factions qui s’affrontent dans les courses de chars ou de chevaux dans le cirque (Contre les spectacles, IX) : « A l'origine, ces livrées n'étaient que de deux couleurs, l'une blanche et consacrée à l'hiver, à cause de l'éclat de la neige ; l'autre rouge, et consacrée à l'été, à cause des rayons du soleil. Dans la suite, grâce aux progrès du plaisir et de la superstition, le rouge fut affecté à Mars, le blanc aux zéphyrs, le vert à la terre, mère du genre humain, ou au printemps ; l'azur au ciel, à la mer ou à l’automne. » On comprend dés lors pourquoi Mars est représenté en rouge sur une mosaïque de la Villa Borghèse à Rome, ou encore sur une peinture murale dans la IXe région de Pompéi.

Les Romains sont donc familiers des codes couleurs, et il n’est donc pas très étonnant en fait que le monde militaire, qui faisait la force de Rome, n’ait pas été lui aussi fortement codifié. On a vu que les marins pourraient avoir eut eux aussi leur couleur distinctive : le bleu, car c’est tout simplement la couleur de la mer.

A ce propos, il est intéressant et opportun de remarquer que les soldats romains ont partagé cet intérêt pour le rouge avec deux autres grands peuples belliqueux : les Spartiates et les Macédoniens.



La perception des couleurs est culturelle et leur symbolique propre à chaque civilisation, avec cependant des similitudes notables. Par exemple, si nous nous habillons encore aujourd’hui de noir pour des funérailles, les Romains faisaient de même il y a 2000 ans, car cette couleur symbolisait à leurs yeux le sale, et donc la mort ; tandis que le blanc au contraire signifiait le propre, donc le pur, et par conséquent le citoyen. Le rouge quant à lui était la couleur du pouvoir, ce qui est une constante dans beaucoup de civilisations. Les partisans des tuniques « militaires » blanches (on ne parle pas ici des tuniques portées dans des contextes non guerriers : corvées, sorties, parades, cérémonies religieuses, etc.) mettent en avant une étude sur la symbolique des couleurs écrite par Florence Dupont et Thierry Eloi, dans un ouvrage intitulé « L'érotisme masculin dans la Rome antique » (Paris, 2003, p. 120-125). D’après ces auteurs,  un homme portant volontairement des vêtements teints en rouge (comme en violet, ou d’autres couleurs rares comme le vert ou le bleu), lorsqu'elles ne seraient pas le signe d'un pouvoir ou d'une fonction civique, révèlerait des moeurs efféminées. On peut citer à ce propos une épigramme de Martial (I, 96) : « Cet amateur de tristes manteaux, revêtu de laine bétique ou habillé de blanc, qui considère que ceux qui sont vêtus d'écarlate ne sont pas des hommes, qui appelle vêtements de femmes les vêtements violets, loue les couleurs naturelles, porte uniquement des couleurs sombres et a des moeurs efféminées. »

Le sens de cet extrait est pourtant clair : il fait mention d’un homme qui prône la simplicité du vêtement en ne portant que du blanc, la marque des citoyens, et qui fustige les vêtements colorés qui sont, il est vrai, plutôt l’apanage des femmes… Et c’est pourtant lui, tout de blanc vêtu, qui est efféminé. Martial se moque donc d’un beau parleur, donneur de leçons. Rappelons qu’au début de l’Empire, l’empereur Auguste, célèbre pour ses mœurs simples, tente de remettre au goût du jour l’antique austérité des Romains, reconnue comme la cause de leur puissance, incarnée par les paysans-soldats des temps anciens. Pourtant, à la fin de la République et sous son règne, les mœurs changent, les femmes s’émancipent, les traditions se diluent, et les Romains portent de plus en plus d’habits colorés, dont – comble de l’horreur pour les traditionalistes – des toges teintes. Auguste doit même imposer que lors des spectacles publics, à l’amphithéâtre ou au cirque, les citoyens viennent en blanc, et s’assoient sur les gradins selon leur rang dans la société. Peine perdu : les vêtements colorés s’affichent toujours plus nombreux ; en ce premier siècle de notre ère, les Romains ont pris goût à la couleur ! En l’adoptant, les Romains mélangent donc les codes sexuels et brouillent  les perceptions, ce qui était condamné par les réactionnaires républicains, comme Cicéron (De Off., I, 36, 130.), repris plus tard par Quintilien (V, 9, 14) : « Il existe deux genres de beauté : dans l'un réside la séduction, dans l'autre la dignité, et nous devons considérer la séduction comme propre à la femme, la dignité comme propre à l'homme. Par conséquent l'on bannira de son aspect physique tout apprêt indigne d'un homme et l'on se gardera de semblable défaut dans le geste et le mouvement. […] La même règle doit s'appliquer à l'habillement ».



Que les soldats du IIIe siècle de notre ère portent désormais sur leurs tuniques des bandes pourpres, couleur qui était auparavant réservée aux ordres dominants, est un autre signe que les codes vestimentaires évoluent sans cesse. Les peintures de Dura Europos en témoignent, comme l’Histoire Auguste (Claude, XVII, 6).



Prenons garde cependant à ne pas décalquer sur le monde militaire des codes civils. Sur la foi de documents mal compris, certains prétendront qu’il n’existe pas de vêtements rouges autres que ceux des femmes ou des homosexuels, ce qui est en totale contradiction avec les nombreuses images de soldats en armes portant des tuniques rouges qui ont été données à voir dans cet article. Les nier serait absurde. Rappelons également que l’un des critères vestimentaires qui révélait un efféminé était le port de manches longues, ou d’avoir les jambes couvertes. Pourtant, un certain nombre d’images en témoignent, les militaires ne se sont pas privés de protéger leurs membres sous les froids climats du nord ou brûlants du Moyen-Orient. Loin de Rome, suivant l’exemple des populations locales, le pragmatisme des soldats prévaut sur la mode, comme nous l’avons déjà souligné dans la première partie de cet article. Il faut aussi veiller à ne pas mélanger les époques sans examen critique, car bien des coutumes peuvent changer avec le temps.




Quel rouge ?



Végétales, animales ou  minérales, on connaît bien les teintures utilisées dans l’Antiquité romaine par les écrits de Pline notamment, ou les analyses chimiques des artefacts archéologiques, et il est évident que teindre en rouge un vêtement ne pose aucun problème à un professionnel de l'époque. Des teinturiers s’étaient même fait une spécialité de certaines couleurs dont ils connaissaient tous les secrets. La teinture d’une tunique n’est pas une dépense inaccessible pour un soldat. On sait par exemple qu’en Gaule, on colorait même en pourpre des tuniques d’esclaves à l’aide d’airelles (vaccinum myrtilus). L’extraordinaire palette de couleur observée sur les textiles du camp d'Al-Zarqa, témoigne de cette maîtrise technique, tant dans la teinture que dans le tissage et l’harmonisation des coloris.



Ceci dit, il vrai que la couleur obtenue dépend de la préparation colorante, de la qualité du mordant, de l'intensité du bain, du temps de trempage et de la capacité de la laine à absorber la teinture. Ainsi, à propos de teinture pourpre, les vêtements trempés deux fois étaient d’un résultat plus intense, et donc beaucoup plus chers à l’achat. Les tuniques mal teintes devaient se décolorer plus vite au soleil, être corrodées par la transpiration ou délavées par les nombreuses lessives. De la même manière que le soldat pouvait se payer des armes plus ou moins luxueuses selon ses moyens financiers, il pouvait acheter une tunique plus ou moins bien tissées ou teintes, ce qui devait offrir au regard d’une troupe assemblée quelques différences. Il existait sans doute une sorte de rouge réglementaire, car, nous l’avons dit, la couleur correspondait à un code de reconnaissance. L’écarlate devait être réservé aux sommets de la hiérarchie militaire ; les soldats devant se contenter d’un rouge-orangé ou roux (c’est pourtant cette dernière couleur qui a été restituée sur la statue d’Auguste de Prima Porta, figurant l’empereur en général de ses armées, alors que son manteau est quant à lui écarlate). Avec le temps, une armée affichait peut-être un camaïeu rougeâtre, allant du rose au lie de vin.



Photo « aug » : Copie de la statue d’Auguste de Prima Porta, colorisée d’après les restes de pigments retrouvés dessus.



Le colorant le plus répandu pour obtenir du rouge était la garance (erythrodanus, appelée rubia tinctorum par les Romains), cultivée en Europe et au Moyen-Orient pendant des milliers d’années. Il en existe aussi des variétés sauvages. Ses racines et les tiges souterraines contiennent de l’alizarine, qui est la matière colorante de la plante. Sur la laine, cette teinture est assez vive avec des mordants d’alun, mais beaucoup plus orangée sur la soie, ou corail sur du coton. C’est un rouge plus doux que celui qui est obtenu avec la cochenille (coccum), connue aussi des Romains, mais il est aussi plus stable, ce qui est un atout sur des vêtements amenés à être maltraités. Si on voulait  avoir une teinte plus claire, il suffisait de mettre moins de colorant. Cette plante était tellement courante que la teinture qui en était issue était très bon marché, comme le souligne Pline l’Ancien (His. Nat., XIX, 17) : « Il est encore deux plantes bien connues de la foule avare, à cause du gain considérable qu'elles procurent. La première est la garance  nécessaire à la teinture des laines et des cuirs. La plus estimée est celle d'ltalie, et surtout celle de la banlieue de Rome; en outre, presque toutes les provinces en sont remplies. Elle vient spontanément; on la sème aussi à la manière de l'ervilie. La tige en est épineuse, articulée, et porte à chaque articulation cinq feuilles disposées en rond. La graine en est rouge. »

Entre autres moyens, les Romains obtenaient aussi du rouge écarlate grâce au coccum (kermes, un insecte) ; sanguin grâce à l’haematites (peroxyde de fer) ou rubrica (ocre tiré de Sinope en Capadocce) ; ocre rouge avec la terra lemna (ocre de l’île de Lemnos) ; la cerusa usta (minium), dont la meilleure vient d’Asie ; vermillon grâce au cinnabaris (cinabre), etc.



Le côté pratique :



Il semble évident qu’un vêtement coloré en rouge se salit en apparence moins vite qu’un vêtement blanc, sur lequel au contraire la moindre tache saute immédiatement aux yeux. Pourtant la question de la propreté ne semble aucunement un problème pour les partisans des tuniques militaires blanches. Les contraintes de la vie militaires amènent cependant le vêtement d’un soldat en campagne à s’encrasser plus rapidement et plus profondément que le vêtement moins exposé d’un civil. N’oublions pas que les Romains sont très soucieux de la propreté et de l’hygiène (selon leurs conceptions de l’époque bien sûr) ; leur goût pour les thermes est significatif. A l’armée, les tribuns doivent chaque semaine procéder à des revues de paquetages pour vérifier si les armes sont propres et bien entretenues, car il est notoire (ce sont les textes qui le disent) que l’éclat des armes est un atout psychologique pour le combattant romain, convaincu alors par la supériorité de son armée, et un facteur d’intimidation pour l’ennemi. Celui qui ne satisfait pas aux exigences de son tribun devait sans aucun doute subir quelque punition, en plus de devoir briquer son équipement jusqu’à ce qu’il brille. Comment imaginer que le commandement tolère un équipement impeccable porté sur des vêtements sales ? Il y aurait là un paradoxe.



La nature métallique de l’équipement du soldat romain est un indéniable facteur salissant. Les cuirasses rouillent, et le vêtement avec. Lorsqu’elles sont bien graissées – ce qui devrait être la norme -, elles maculent de noir le moindre vêtement blanc. L’expérience prouve que le port d’un thoracomachus (le gambison rembourré porté sous la cuirasse), diminue certes fortement la pollution de la tunique, mais jamais complètement, notamment au niveau des manches, qui demeurent les parties visibles. Une tunique rouge camoufle davantage, qu’on le veuille ou non, ce genre de salissure, mais là encore jamais complètement. Pour faciliter l’entretien de leur équipement, les Romains pouvaient étamer leurs cuirasses segmentées (mais nous ne savons pas dans quelles proportions) ; quant aux cottes de mailles, il apparaît que le simple fait de les porter longtemps les empêchait de rouiller, car les anneaux se décapaient mutuellement par frottement.



Le Dr. Junkelmann, célèbre historien militaire allemand, a fait plusieurs expérimentations très convaincantes sur l’armée en campagne. La première a conduit de Vérone à Augsbourg, durant près d’un mois, une escouade de légionnaires vêtus de tunique rouge ; vêtements qui n’ont pas vraiment souffert de l’épreuve. Quelques années après, une seconde expérimentation a concerné une troupe de cavaliers qui a suivi le cours du Rhin. Un certain nombre de tuniques blanches a été portée au début, mais leur état est devenu très vite épouvantable. C’est une expérience que peu de reconstituteurs vivent vraiment, car leurs animations ne durent jamais plus d’un jour ou deux, et à l’issue, leur vêtement passe au lavage chimique en machine… bénéfice inconnu d’un soldat romain en campagne.



Voici ce que dit Pline au sujet du lavage des étoffes (His. Nat., XXXV, 57) : « D'abord on lave l'étoffe à l'aide de la sarde, puis on l'expose à une fumigation de soufre ; ensuite on nettoie à la terre cimoliée les étoffes qui sont de bon teint. Les étoffes de mauvais teint se reconnaissent à l'action du soufre, qui les noircit, et en décompose la couleur. Quant aux couleurs solides et riches, la terre cimoliée les rend plus tendres, donne de l'éclat et de la fraîcheur à leurs nuances assombries par le soufre. La roche vaut mieux après le soufre pour les étoffes blanches ; elle est ennemie des étoffes de couleur. »



Il est vrai que certaines armées au cours de l’histoire ont porté du blanc, mais elles sont rares. Citons – exemple incontournable – les régiments de Louis XV ou de Louis XVI. Ce choix du blanc n’est pourtant pas dû au fait que le blanc se salit peu ou se lave mieux, mais tout simplement parce que le blanc était la couleur du roi. Et si le sang était aussi rouge et salissant sous l’Ancien Régime, les soldats ne portaient pas par-dessus leurs beaux habits blancs un équipement métallique complet graissé. On a dit aussi que Napoléon a changé l’uniforme bleu de certains de ses régiments pour du blanc, mais non par goût, tout simplement parce que le blocus britannique l’empêchait de se ravitailler en teinture bleue ; problème qui sera résolu avec l’adoption du pastel.



Parlons pour finir des batailles, qui sont des événements extrêmement sanglants à une époque où la mort et les blessures s’infligent à l’arme blanche, taillant les chairs, sectionnant des membres et des artères, déversant des milliers de litres de sang sur les champs de bataille. Même s’il s’agit d’un poncif littéraire, les textes font souvent mentions des flots de sang qui ruissellent ou des fleuves devenus rouges ; tout cela doit avoir un fond de vérité. Ainsi à Pydna, Plutarque (Aem., XXI, 3) dit que la rivière toute proche charia le sang de 25 000 Macédoniens, et Polybe (XV, 14) raconte que les Romains glissaient sur le sol gorgé par le sang des Carthaginois à la bataille de Zama. On comprend bien dans ses conditions que des combattants de cette époque pouvaient être couverts de sang : le leur ou celui de leurs adversaires. Souvent, le débat sur la question de la couleur de la tunique se résume à cette simple et unique question : le rouge camoufle-t-il mieux les taches de sang que le blanc ? C’est un fait indéniable, bien que, nous l’avons vu précédemment, cette raison n’est pas celle qui a conduit les Romains à doter leurs soldats de tuniques rouges. Pourtant, on est en droit de se demander si la couleur rouge symbolique de Mars, dieu de la guerre, n’a pas été définie justement parce que c’est la couleur du sang ? Il y aurait une certaine logique à cela, trouvant sans doute son origine dans une époque très ancienne.



S’il n’existait pas comme aujourd’hui de cellule psychologique pour les soldats traumatisés par l’horreur des batailles et la débauche de sang versé, ne croyons pas pour autant que les hommes de l’époque n’en étaient pas impressionnés et ne connaissaient pas la peur. Des études récentes démontrent tout le contraire (voire « Le modèle occidental  de la guerre », de Victor Davis Hanson). Des vêtements rouges aident à diminuer l’impression désespérante que peut provoquer la vue de ses propres blessures, ce qui a des conséquences sur le moral individuel autant que collectif. Ceux qui ont eu la chance de visiter le navire amiral de Nelson dans le port de Portmouth, on certainement vu l’infirmerie où se pratiquaient quantité d’amputations au cours de batailles navales extrêmement sanglantes, où les vaisseaux se canonnaient à bout portant, hachant les hommes et les criblant de myriades de projectiles. Ces lieux d’horreurs étaient justement peints en rouge pour atténuer la vue du sang et maintenir le moral des marins. Il est vraisemblable que les tuniques rouges des soldats romains avaient le même effet involontaire. C’est ce que dit en substance le général Papirius à ses troupes intimidées, au moment d’engager le combat contre les redoutables Samnites de la « légion du lin », sous-entendant que le moral de l’ennemi serait affecté dès lors que «… l'éclat éblouissant des tuniques blanches (celles des Samnites) serait ensanglanté... », ce qui serait visibles de tous.





Une étude sérieuse des sources permet d’élaborer une règle : pour toutes les occupations autres que guerrières, les soldats romains ont porté la plupart du temps des tuniques blanches (décorées ou non, ou, de manière plus anecdotique, d’une autre couleur). En revanche, pour la bataille, les fantassins (et peut-être les cavaliers ?) ont spécialement endossé une tunique de teinte rouge-orangé, qui correspond à la tenue de combat. C’est ce dernier vêtement que les textes qualifient de « tunique militaire ». La couleur rouge est un code guerrier, en même temps qu’un insigne de reconnaissance, qui a une forte symbolique et une connotation religieuse. Tradition issue des premiers âges de Rome, elle est selon toute vraisemblance demeurée inchangée jusqu’au Bas-Empire.
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Marcus Nigilius Florus



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MessageSujet: Re: La couleur des tuniques, éternel débat!   Mer 3 Juil - 21:31

Donc on garde nos tuniques en lin pur pour les travaux et les anciennes tuniques rouge pour les manoeuvres? Ou tuniques rouge en laine.. ?
Dans tout les cas article des plus passionnant à lire.
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Tiberius Antonius Serenus



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MessageSujet: Re: La couleur des tuniques, éternel débat!   Jeu 4 Juil - 10:11

A fond, c'est super complet.

Ca fait poser pas mal de question sur son équipement. Alors que faire... dans tous les cas, il faut que ce soit une décision commune pour harmoniser...
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Lucius Clercus Juvenali



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MessageSujet: Re: La couleur des tuniques, éternel débat!   Mar 13 Oct - 21:14

Très complet comme article, j'ai adoré le lire !
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MessageSujet: Re: La couleur des tuniques, éternel débat!   Aujourd'hui à 18:12

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La couleur des tuniques, éternel débat!
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